En réponse à un débat engagé ici, j’ai décidé de mener une enquête sur les symbôles du féminin/masculin dans notre société.
Honneur aux dames. Cette série de posts commence par l’analyse d’une première facette de la figure féminine moderne : la rédemptrice.
Comme support de réflexion, j’ai choisi un reportage photo écolo dans le magazine L, dont Marion Cotillard est le sujet.
Tableau 1 : “Marie à l’étable”

Je sais, ma photo est floue et barrée d’un gros reflet, mais moi aussi, ça m’a fait mal aux yeux de lire ça.
Pour entrer en communion avec la nature, effectivement, rien de tel qu’un bonnet à la doc Gyneco, des collants rouges et des bottes en caoutchouc (légitimement fashion depuis que Kate Moss a osé les porter avec une robe). Nous sommes là face à une publicité déguisée : la marque “Aigle” des bottes est parfaitement visible sur la photo originale.
La citation en exergue fonctionne comme un message subliminal ; on n’en retient finalement que le début et la fin : ”Il est important de réapprendre à se connecter avec la nature, avec ce que l’on mange, ce que l’on boit, ce que l’on consomme“.
J’en profite pour faire un parallèle entre publicité et religion. La religion a imposé au cours des siècles un système de valeurs iconographique. Des fresques dans les églises, aux images pieuses des anciens manuels scolaires, l’impact du christianisme sur les esprits est dû en grande partie à l’utilisation des images (justifiée à l’époque par l’illettrisme d’une large majorité de la population).
La publicité a remplacé l’iconographie religieuse, mais elle conserve les mêmes codes. Pourquoi je raconte ça ? Parce que le discours écolo dissimule un message religieux. Ce sont les même valeurs naïves qui sont véhiculées (amour, communion, partage) avec les mêmes procédés (culpabilisation, tables de la Loi : “Tu ne feras point couler l’eau du robinet pendant que tu fais la vaisselle”, etc.). Si on observe la photo en imaginant que Marion et la vache ont remplacé Marie, Joseph, l’âne et le boeuf, nous voilà presque devant la crèche.
Tableau 2 : “Marie agenouillée devant l’enfant Jésus”

Marion en prière devant un chou, telle une vision trendy de la madone. Si vous doutez encore de mon interprétation, je me permets de rappeler :
- que la vierge a enfanté Jésus sans copulation préalable,
- que pour éviter d’aborder le sujet de la sexualité, on avait l’habitude de raconter aux enfants un pieux mensonge : les bébés naissent dans des choux.
Tableau 3 : “La prophétie de Marion”

On n’est pas là pour se moquer (ça va être difficile, mais j’y tiens, ceci est un post sérieux). L’apparente débilité du propos cache une gradation dans la menace. Ce qui m’interpelle, c’est le passage d’un discours tautologique (“s’il n’y avait pas d’arbres, on ne respirerait pas”), à une conclusion castratrice (“rien ne tiendrait debout”). L’arbre, symbole phallique, menace de tomber. Le discours écolo atteint là son objectif culpabilisateur. Si on est méchant, on sera puni. La planète, entité divine, nous réserve un châtiment apocalyptique.
Tableau 4 : “La vengeance divine”

Bon, on va pas s’attarder sur le fait que la grosse colère de Marion, avec ses paillettes bleues sur les paupières et sa pose lascive, ça nous fait doucement rigoler. Intéressons-nous plutôt au procédé syntaxique de fausse opposition. Le contraire de “se rassurer”, normalement, c’est “s’inquiéter”. Or, la citation ne dit pas “Mon inquiétude s’est calmée.” mais “Ma colère s’est adoucie.”. On franchit encore un stade dans la menace. Marion personnifie Mère-Nature en pleine révolte, toute prête à faire déborder le lait de la casserole. Car la nature est nourricière (on nous a collé une miche de pain et du lait qui bout sur la photo pour nous le rappeler), donc si elle se fâche, on n’aura plus rien à manger.
[NB : Etymologiquement, le mot Père vient de Pane-ter = donner le pain ; le mot Mère vient de Mane-ter = donner le sein.]
Tableau 5 : “La bergère guide ses ouailles”

“Je ne suis ni d’Athènes, ni de Corinthe, je suis citoyen du monde”, disait le malheureux Socrate, ignorant que ces propos seraient dévoyés 26 siècles plus tard, par le magazine L. Ignorons superbement le vide sémantique de cette dernière réplique, pour admirer l’ultime métamorphose de Marion en messie, marchant dans la lumière vers un monde meilleur, vêtue d’une jolie panoplie La Redoute et concluons ce trop long post.
La femme joue le rôle de l’immaculée conception. A l’époque, la perfection était symbolisée par la couleur blanche et un vêtement très simple. Aujourd’hui, la perfection, c’est d’être un objet publicitaire bien léché sur photoshop.
Le discours adressé aux femmes par le magazine L établit un idéal canonique : celui de la rédemptrice. L’écologie, comme la religion dont elle est l’héritière, est une valeur féminine. C’est à la femme qu’il appartient de laver les pêchés de l’homme. L’homme fait rien que des bêtises avec la planète et avec son pénis, dans une quête absolue de toute-puissance. La femme est là pour le menacer du déluge, s’il continue de polluer à tort et à travers.
Dernière remarque étymologique. A l’origine, le terme “pollution” désigne la profanation d’une église. On notera qu’en médecine, il signifie “émission involontaire de sperme”.
14 réponses jusqu'à présent ↓
Cyril // mars 21, 2009 à 6:18 |
wo pinaise c’est brillant ! Faut-il avoir eu une éducation catholique pour avoir des vues si synthétiques d’une longue réflexion autant qu’une vue obliquement historico-religieuse sur la mode afin de détecter les nouveaux modes de communication des valeurs féminino-supérieures (pff c’est fatiguant d’utiliser les doubles injonctions…) ?
Analyse pertinente des nouveaux modes de véhicules photo-valeurs de certains de nos médias (les dominants ?)
Titiou Lecoq // mars 21, 2009 à 1:47 |
Respect total.
Dire simplement des choses (très) intelligentes.
PS : c’est quoi la marque de son grand gilet sans manche sur la dernière photo ?
Julie F. // mars 21, 2009 à 5:21 |
Cyril, je te félicite pour cet effort de lecture fourni à 6h18 du matin. Aucun être vivant ne peut être si matinal, donc j’en déduis que tu t’es couché très tard. J’ai élaboré une théorie la semaine dernière et j’étais encore en phase d’expérimentation. Mais grâce à toi, mes hypothèses se confirment : la consommation d’alcool augmente le taux d’adjectifs dans le sang. Nous partagerons les royalties si cette recherche aboutit un jour à un dépôt de licence.
Titiou, j’ai malheureusement oublié le L magazine au bureau. Ca c’est la mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que je ne travaille pas le dimanche. Mais je m’engage à apporter une réponse à cette pertinente question dès lundi matin.
PS : J’aime beaucoup le prénom de la laitière.
Fan*** // mars 22, 2009 à 12:25 |
Je suis scotchée ! Trés belle analyse… Ca me fait même un peu flipper ! J’ai envie de te mettre 19/20 ………..Mais comme ca te laisse pas bcp de marge de progression je te mets 12/20 !!! J’attends encore beaucoup !!!!! xxxxxxxx
Cyril // mars 22, 2009 à 4:54 |
@Julie F. En effet plus l’alcool descend en fin de nuit dans le sang, plus le taux d’adjectifs afflue. Je veux bien servir de cobaye afin de faire progresser la science et la langue à condition d’avoir une cave de compétition et que les royalties aillent à ma fondation “Je suis un génie quand je suis bourré”.
Julie F. // mars 23, 2009 à 9:10 |
Thanks Fan***, je vais essayer de poursuivre cette enquête à raison d’un post par semaine.
Cyril, je t’ai trouvé un groupe sur facebook, “Les différents stades de l’alcoolémie”, dont je copie ici un extrait.
Stade 1 : INTELLIGENT
Vous devenez subitement intelligent ; expert dans tous les domaines. Vous savez que vous savez tout, et vous voulez enseigner votre savoir à toute personne voulant bien vous écouter. A ce stade vous avez toujours raison. Bien sûr, la personne à qui vous parlez est constamment dans le faux. L’argumentation devient d’autant plus intéressante quand les 2 parties deviennent intelligentes.
Stade 2 : BEAU
Vous réalisez soudainement que vous êtes la personne la plus attirante de tout le bar et que les autres personnes vous envient et/ou vous désirent. Gardez à l’esprit que vous êtes toujours intelligent(e) et que vous pouvez discuter de n’importe quel sujet avec tous ceux qui vous trouvent beau, c’est à dire tout le monde.
Stade 3 : RICHE
Vous vous rendez compte que vous êtes une personne financièrement aisée ; vous pouvez payer des tournées à tout le bar. Vous n’oubliez pas de payer des coups aux personnes qui vous désirent car vous êtes, on ne le rappellera jamais assez, le plus beau.
Stade 4 : INVULNERABLE
Vous êtes maintenant prêt à vous battre avec n’importe qui. Rien ne peut vous atteindre. A ce stade vous pouvez aller provoquer le partenaire des personnes qui vous désirent. Vous n’avez aucune crainte parce qu’après tout vous êtes intelligent, riche,… et merde, plus beau qu’eux !
Stade 5 : INVISIBLE
C’est le stade finale de l’ivresse. A ce moment vous pouvez faire tout ce qui vous passe par la tête car personne ne peut plus vous voir. Vous pouvez danser sur une table pour impressionner les personnes qui vous désirent. Rien ne vous empêche de sortir et beugler dans la rue puisque personne ne vous voit ni ne vous entend. En prenant votre voiture, vous n’êtes pas sans savoir que vous êtes le meilleur conducteur du monde, et que outre votre intelligence, votre beauté séduirait tout policier que vous pourriez rencontrer. Mais que de toute facon, comme vous êtes très intelligent, on ne vous attraperait pas. De plus, vous êtes invisible. Votre voiture l’est aussi, probablement.
Titiou : Wool & The Gang (gilet en laine 100% alpaga ).
Cyril // mars 23, 2009 à 11:37 |
Mince j’avais un doute sur ces nouveaux super-pouvoirs que la nature m’attribue lorsque je bois…de grands pouvoirs impliquant de grandes responsabilités je vais de ce pas les exercer dans le troquet du quartier. Pour le costume merci de transmettre le gilet 100% alpaga avec une cape.
Lilou // mars 27, 2009 à 10:41 |
T’as déjà vu le film Phénomène? … la nature nous aura !!!!!!!!
C. // avril 1, 2009 à 12:39 |
Chapeau bas !
Vous vous tirez la bourre avec miss Lecoq ?
En tout cas c’est plaisant…
Une remarque cependant :
si je suis d’accord de bout en bout avec la pertinence érudite de l’analyse, je suggère que tu la pousses encore… En effet, l’homme, invisible sur ces photos, est pourtant bien là… Il est celui qui organise, qui met en scène… il est celui qui donne à voir… C’est lui le grand castrateur qui utilise une image symbolique (L. Sfez) à l’instar du Pape, de l’Empereur, du Scientifique et du Publicitaire… “Tu n’es pas le Phalus” (P Legendre) et tu ne pollueras point : ou comment utiliser à des fin commerciales et de domination la mémoire collective, l’inconscient collectif et l’absences d’idéaux d’une population uniquement préoccupée par les écrans plats et ce qui se passe à l’intérieur…
D’où la nécessité impérieuse et salvatrice de la critique citoyenne que tu mets en oeuvre…
Autrement dit : merci !
Star Star Star « Félicité Pipelette // avril 7, 2009 à 9:48 |
[...] P.S : Et pour ceux qui ont complètement loupé le numéro de ELLE sur lequel Marion s’affiche en fermière, une amie blogeuse s’est fait une joie de tout récapituler avec moult drolerie… ici. [...]
(fashion) victim « Il était une fois sur le web // avril 14, 2009 à 12:33 |
[...] 14, 2009 · Pas de commentaire Je me suis un peu endormie sur l’enquête commencée ici. Et toi quelqu’un, tu t’es dit ça y est, elle arrête de nous soûler avec les [...]
Où sont les femmes ? « Il était une fois sur le web // mai 2, 2009 à 10:35 |
[...] rappel : on a déjà vu 2 facettes de la femme, la rédemptrice et la victime. Avant de vous présenter le 3ème stéréotype féminin, je vous propose de [...]
Et sinon, c’est quoi son problème à Google ? « Il était une fois sur le web // juin 18, 2009 à 12:17 |
[...] xx une religieuse baise (… Je m’attendais à quoi, moi aussi, en abordant le thème religion/sexualité ? A fédérer une communauté de freudiens [...]
jop // juillet 5, 2009 à 12:19 |
Avant toute critique élogieuse ou commentaire déplacé, je souhaiterai élever une protestation. Marion Cotillard en Piaf, d’accord. Marion Cotillard en fermière pas d’accord. Déjà, la fermière, elle porte une blouse année 60, de couleur bleue avec un motif à fleur. Elle a un chignon et ses bottes sont peut être noire, mais en caoutchouc.
La fermière sexy et fashion, j’achète tout de suite, mais alors pas dans les campagnes françaises. Remarquez, ça pourrait être intéressant d’assister à une traite (des vaches, hein, pas des noirs…) dans un tel accoutrement.
Pour la partie théologique, pas de soucis, ça se soigne. Tu veux en parler ?